La construction navale civile et militaire représente l’un des environnements industriels les plus complexes au monde. Assembler des paquebots de plusieurs centaines de mètres requiert l’intégration de millions de composants, des cycles de conception s’étalant sur plusieurs années et la coordination de corps d’état allant de la chaudronnerie lourde aux finitions hôtelières de luxe. Au milieu des années 2000, le site historique de Saint-Nazaire, alors intégré au groupe norvégien Aker Yards après avoir porté les couleurs des Chantiers de l’Atlantique, a dû relever un défi stratégique majeur : réinventer intégralement sa relation avec ses sous-traitants et équipementiers pour sortir d’un climat historique de friction et d’usure commerciale.
Face à une concurrence internationale agressive et à des variations cycliques de charge, la direction des achats a choisi de rompre avec les méthodes traditionnelles de négociation purement transactionnelle. En adoptant le concept d’entreprise étendue, l’organisation a posé les fondations d’un écosystème collaboratif où la création de valeur partagée remplace le simple rapport de force.
Sortir de la confrontation : le diagnostic d’une relation dégradée
Lorsqu’une nouvelle impulsion est donnée au management des achats en 2005 sous la conduite de Laurent Gobinet, le constat opérationnel est sans appel. Bien que le chantier naval s’appuie sur un tissu de partenaires industriels hautement qualifiés et engagés dans des démarches d’amélioration technique, le quotidien des relations d’affaires est marqué par une suspicion mutuelle. Les périodes de creux de charge avaient incité l’acheteur à durcir ses conditions, tandis que les fournisseurs, échaudés par des révisions unilatérales et une forte volatilité des plannings, adoptaient des postures défensives.
Ce climat de défiance générait des coûts cachés colossaux : réclamations contractuelles systématiques, rétention d’informations techniques, retards de livraison et manque d’implication dans la recherche de solutions innovantes. Dans un secteur où les achats représentent souvent plus de 70 % du coût de revient d’un navire, perpétuer ce modèle devenait un risque direct pour la compétitivité et la solvabilité des projets. La décision a donc été prise de formaliser une doctrine d’achat articulée autour d’engagements réciproques, mesurables et pérennes.
Les six piliers directeurs de la stratégie achats
Pour dépasser les déclarations d’intention, la direction des achats d’Aker Yards a bâti une feuille de route structurée autour de six axes interdépendants, visant à aligner les impératifs économiques de l’entreprise avec la réalité industrielle de son réseau de partenaires.
- Un sourcing internationalisé et structuré : l’objectif consistait à scanner continuellement les marchés mondiaux pour identifier les technologies de rupture et les meilleurs spécialistes, sans pour autant déstabiliser le tissu industriel local indispensable à la flexibilité du chantier.
- Un processus rigoureux d’évaluation et de qualification : la sélection des prestataires ne devait plus reposer sur la seule variable prix, mais sur une grille multicritères englobant la solidité financière, la maturité managériale et les perspectives de progrès technique.
- Une gouvernance achats unifiée à l’échelle du groupe : la mise en réseau des différentes entités a permis d’optimiser les volumes et de standardiser les méthodologies d’approvisionnement sur les commodités clés.
- La globalisation de la sous-traitance et des services généraux : en regroupant les prestations dispersées sous forme de lots globaux et d’approches de type facilities management, le chantier a professionnalisé la gestion de ses infrastructures et de ses activités périphériques.
- La coopération amont et la co-innovation : l’intégration précoce des partenaires techniques dès la phase de réponse aux appels d’offres des armateurs a permis de fiabiliser les devis et de mutualiser les efforts d’ingénierie. Une philosophie qui rappelle comment Danone veut doubler sa capacité d’innovation grâce à des accords de coopération avec ses fournisseurs dans l’agroalimentaire.
- L’ancrage des critères de durabilité : la responsabilité sociétale et environnementale a été intégrée comme un prérequis opérationnel, anticipant les normes maritimes environnementales de plus en plus contraignantes. Cette vision rejoint les démarches où le développement durable est une opportunité pour les achats structurés.
La collégialité matricielle par commodités
Pour soutenir cette ambition sans alourdir la chaîne décisionnelle, Aker Yards a déployé une organisation matricielle articulée autour d’acheteurs leaders. Ces derniers, positionnés au sein des différentes unités opérationnelles, se sont vu confier le pilotage stratégique de familles d’achats transverses à forte valeur ajoutée : aciers de coque, moteurs thermiques, systèmes de propulsion azimutale, réseaux de câblage et sous-stations électriques.
Cette quinzaine de groupes de travail transversaux a permis de massifier les volumes négociés, de partager les retours d’expérience techniques entre chantiers du groupe et de présenter un front uni et cohérent face aux grands équipementiers européens. Ce décloisonnement interne est apparu comme le préalable indispensable pour projeter ensuite l’entreprise vers l’extérieur dans une posture de partenaire crédible, à l’image des initiatives observées dans le secteur automobile où la direction des achats de PSA s’est positionnée en première ligne du programme Cap 2010.
Éthique et baromètre miroir : objectiver la confiance
L’un des apports méthodologiques les plus novateurs du dispositif a résidé dans le refus d’une communication éthique unilatérale. Afin d’ancrer les valeurs de respect, d’intégrité, de justice, de responsabilité et de courage dans les pratiques quotidiennes des acheteurs comme des prescripteurs internes, la direction a élaboré une charte éthique adossée à un code de conduite précis.
Pour vérifier l’application réelle de ces principes, un dispositif d’évaluation bilatérale a été instauré sous la forme d’un baromètre annuel. Le principe était rigoureusement symétrique : cinq cents collaborateurs internes (acheteurs, approvisionneurs, ingénieurs de bureau d’études, responsables de travaux) évaluaient la qualité de la relation avec leurs interlocuteurs extérieurs, tandis que cinq cents collaborateurs issus des entreprises partenaires répondaient au même questionnaire pour noter les pratiques du donneur d’ordre.
« La confiance ne se décrète pas dans un discours institutionnel ; elle se mesure au travers d’indicateurs concrets où chaque partie accepte d’être évaluée sur ses engagements de loyauté, de transparence et de réactivité. »
Ce baromètre miroir a mis en lumière les zones de friction persistantes : délais de validation technique excessifs, retards de paiement de situations de travaux ou incompréhensions sur les cahiers des charges. En objectivant ces dysfonctionnements sans complaisance, Aker Yards a transformé une charte morale en un outil d’audit opérationnel continu, couronné par les instances professionnelles pour sa transparence exemplaire.
L’intégration précoce : les chantiers « Cap Excellence »
Sur le terrain industriel, cette politique s’est concrétisée par le déploiement d’une trentaine de co-réalisations avec des partenaires de sous-traitance intégrés dès l’avant-projet sommaire. Au lieu d’imposer des plans figés conçus isolément en interne, les équipes de production ont convié les sous-traitants à participer à des ateliers d’analyse de la valeur.
Baptisées « Cap Excellence », ces séances de travail collaboratif réunissaient non seulement les partenaires de premier rang, mais également des sous-traitants de second rang. En mettant à plat la totalité de la chaîne d’approvisionnement et de montage, ces groupes ont identifié les contraintes d’encombrement, optimisé les séquences d’intervention à bord des navires et réduit drastiquement les reprises de travail dues à des interférences entre corps de métier.
Cette approche s’est révélée particulièrement ardue mais payante avec les grands équipementiers mécaniques et électriques. Alors que l’envolée des coûts des matières premières créait des tensions sur les marges, une quinzaine de partenariats stratégiques ont été conclus. En garantissant une visibilité pluriannuelle sur le carnet de commandes et en travaillant à livre ouvert sur les coûts de développement R&D, le chantier a sécurisé ses approvisionnements critiques tout en co-développant des solutions moins énergivores pour les armateurs.
Bilan chiffré et rationalisation du panel
Après trois années de mise en œuvre intensive, les résultats économiques sont venus valider la pertinence de cette orientation stratégique. Sur un volume d’achats global atteignant environ un milliard d’euros par an, la nouvelle politique a généré un rythme d’économies récurrentes de l’ordre de 5 % par an, non pas par écrasement des marges des fournisseurs, mais par élimination des non-qualités et optimisation des processus conjoints.
Dans le même intervalle, la structure du panel fournisseur a été profondément assainie : le nombre de comptes actifs est passé d’environ 1 700 à 850. Loin d’être une éviction brutale, cette concentration a permis de donner une masse critique suffisante aux partenaires retenus, les incitant à investir localement dans leurs outils de production et dans la formation de leurs équipes pour répondre aux exigences du chantier naval.
Les leçons pour le management des achats industriels
Le cas d’Aker Yards illustre avec rigueur les conditions de réussite d’une transformation vers l’entreprise étendue. Pour les directions achats confrontées à des marchés volatils et des environnements techniques denses, plusieurs enseignements demeurent fondamentaux :
- Dépasser l’illusion du prix facial : le coût total d’acquisition (TCO) inclut les coûts de coordination, les litiges contractuels et les surcoûts de non-qualité. Un partenariat collaboratif réduit ces postes de dépense de manière bien plus pérenne qu’une négociation agressive.
- Assumer la réciprocité de la mesure : une relation équilibrée suppose d’accepter d’être challengé par ses fournisseurs sur ses propres défaillances organisationnelles.
- Piloter la supply chain au-delà du rang 1 : l’efficacité sur le terrain dépend souvent de la maîtrise des risques et des compétences présentes chez les sous-traitants de rang 2 et 3.
- Aligner la technique et le commercial : la collaboration achats-fournisseurs ne produit son plein effet que si elle implique directement les directions industrielles et les bureaux d’études.
En parvenant à restaurer un climat de confiance dans un contexte industriel historiquement heurté, la direction des achats a démontré que l’éthique et la rentabilité financière ne sont pas des notions antinomiques, mais les deux faces d’une même stratégie de performance durable.




