Pendant de nombreuses décennies, la gestion des déplacements professionnels en entreprise est demeurée fragmentée, dispersée entre assistantes de direction, collaborateurs nomades et services généraux. L’apparition d’un poste dédié, combinant négociation commerciale, gestion contractuelle et pilotage de la sécurité des collaborateurs, a marqué une rupture fondamentale dans la gestion des frais généraux. L’Association Française des Travel Managers (AFTM) s’est constituée pour donner une légitimité institutionnelle et opérationnelle à cette fonction charnière, en créant un cadre d’échange entre pairs et en définissant les contours d’une expertise singulière au sein des directions achats et financières.
L’émergence d’une fonction hybride entre achats et ressources humaines
Le travel manager ne se contente plus de sélectionner des agences de voyages d’affaires ou de comparer des grilles tarifaires hôtelières. La fonction s’est construite au carrefour de plusieurs métiers. D’un côté, elle exige la rigueur analytique des achats indirects : cartographie des dépenses, sourcing des prestataires, mise en concurrence des réseaux de distribution, passation d’accords-cadres et suivi rigoureux des niveaux de service (SLA). De l’autre, elle touche directement au quotidien des collaborateurs, à leur confort et à leur sécurité, ce qui impose une proximité étroite avec les directions des ressources humaines.
Cette dualité explique pourquoi les profils occupant ces postes sont si variés. Issus des achats généraux, de la gestion de flotte, de l’hôtellerie ou des agences de voyages (TMC – Travel Management Companies), les professionnels ont longtemps évolué sans référentiel métier unifié. La création d’un réseau professionnel a permis de formaliser les compétences requises, de partager des retours d’expérience pragmatiques et de combler le retard français par rapport aux pratiques anglo-saxonnes déjà bien structurées. Cette montée en compétence collective fait écho aux initiatives sectorielles où la reconnaissance des compétences achats devient primordiale, une tendance observée sur l’ensemble du marché comme le soulignent les Trophées des achats qui illustrent le besoin de reconnaissance de la profession.
La politique voyage : pierre angulaire de la maîtrise budgétaire
Le levier d’action fondamental du travel manager réside dans la rédaction, la diffusion et le contrôle de la politique voyages (ou travel policy). Loin d’être un simple règlement intérieur rébarbatif, ce document structure l’ensemble des règles d’engagement de la dépense pour les mobilités professionnelles :
- Les règles de réservation : anticipation minimale obligatoire (réservations à J-14 ou J-21 pour optimiser les tarifs ferroviaires et aériens), utilisation imposée de canaux agrégateurs homologués pour éviter la dispersion des dépenses hors contrat (le phénomène de « leakage » ou maverick buying).
- La segmentation des classes de transport : définition claire des critères d’éligibilité aux classes supérieures en fonction de la durée du trajet, des décalages horaires ou des impératifs opérationnels.
- Les plafonds d’hébergement : plafonnement des nuitées selon les zones géographiques, indexé sur le coût de la vie locale et la saisonnalité des grandes métropoles d’affaires.
- La gestion de la restauration et des déplacements locaux : forfaits journaliers ou remboursements aux frais réels avec barèmes stricts, venant compléter les dispositifs globaux de maîtrise budgétaire.
Une politique voyage efficace est celle qui concilie rigueur économique et adhésion des utilisateurs. Si les règles sont perçues comme purement punitives, les collaborateurs contournent les outils internes, ce qui dégrade la visibilité de l’acheteur sur les volumes réels et neutralise les remises négociées en fin d’année auprès des transporteurs et chaînes hôtelières.
Technologie et digitalisation : la colonne vertébrale du travel management
Le déploiement des outils de réservation en ligne (Self Booking Tools ou SBT) a profondément transformé la fonction. Le travel manager ne passe plus son temps à valider manuellement des devis : il paramètre des solutions logicielles qui intègrent nativement les règles de la politique voyage de l’entreprise. L’outil présente au collaborateur les options pré-validées, met en avant les tarifs négociés et déclenche automatiquement les circuits de validation hiérarchique en cas de dépassement de seuil.
Toutefois, la performance d’un écosystème de réservation repose sur son intégration fluide avec le système d’information de l’entreprise, notamment l’ERP financier et les solutions de gestion des notes de frais. La collaboration étroite avec la DSI est devenue un impératif pour sécuriser les flux de données et automatiser les réconciliations comptables. Cette synergie entre fonctions support rappelle la nécessité d’un dialogue constant entre départements techniques et acheteurs, similaire au rôle que joue le club achats du Cigref comme trait d’union entre acheteurs et DSI.
Parallèlement, l’industrialisation des moyens de paiement constitue une source majeure d’optimisation financière. L’adoption de cartes logées (cartes virtuelles centralisées logées auprès de l’agence de voyages) et de cartes affaires d’entreprise permet d’éliminer les avances de frais pour les salariés, de rationaliser le traitement des factures et de négocier de meilleures conditions de trésorerie auprès des émetteurs bancaires. Ces mécanismes sont détaillés dans notre dossier consacré aux clés de l’optimisation des frais professionnels.
Duty of care et RSE : les nouveaux impératifs stratégiques
Au-delà des économies d’échelle et du gain de productivité administrative, deux enjeux majeurs ont redéfini la valeur ajoutée du travel manager au sein des comités de direction :
Le devoir de protection (Duty of Care)
L’entreprise a une obligation légale de sécurité envers ses salariés, y compris lors de leurs déplacements hors du territoire national. En cas de crise sanitaire, de catastrophe naturelle ou d’instabilité géopolitique, l’organisation doit être en mesure de localiser immédiatement ses collaborateurs en mission et d’organiser leur assistance ou leur rapatriement. Ce dispositif repose sur des outils de « traveller tracking » alimentés en temps réel par les données de réservation. Le recours obligatoire aux canaux officiels de réservation prend ici tout son sens : un collaborateur qui réserve son hôtel sur un site grand public sans l’enregistrer dans l’outil d’entreprise devient invisible pour la cellule de crise.
La décarbonation des mobilités
Sous la pression des réglementations environnementales (CSRD, bilans carbone) et des engagements RSE des entreprises, les achats de voyages d’affaires sont soumis à des objectifs stricts de réduction de leur empreinte carbone. Le rôle du travel manager s’est enrichi d’une dimension arbitrale :
- Priorisation systématique du ferroviaire face à l’aérien sur les trajets inférieurs à trois ou quatre heures.
- Intégration d’indicateurs d’émissions de CO2 directement dans les interfaces des SBT pour guider le choix de l’utilisateur au moment de la réservation.
- Négociation de clauses de durabilité avec les partenaires : utilisation de carburants d’aviation durables (SAF), flottes de location électrifiées, hôtels labellisés écologiquement.
- Interrogation sur la légitimité du déplacement lui-même, en favorisant les alternatives collaboratives à distance pour les réunions internes.
Une fonction désormais incontournable dans l’organisation de l’entreprise
Le travail de fond mené par l’AFTM et les professionnels du secteur a permis de démontrer qu’un euro investi dans une gouvernance structurée des voyages d’affaires génère des gains mesurables, tant directs qu’indirects. En professionnalisant les pratiques, en développant des modules de formation spécialisés et en créant des espaces de benchmark indépendants des pressions commerciales des fournisseurs, la filière a acquis ses lettres de noblesse.
Pour les directions générales, le travel manager n’est plus un gestionnaire de billetterie, mais un stratège capable d’aligner la politique de déplacement avec les impératifs budgétaires, les exigences juridiques de protection des personnes et les engagements environnementaux de l’organisation. Sa capacité à dialoguer d’égal à égal avec les acteurs de la distribution, les transporteurs et l’ensemble des directions fonctionnelles internes en fait un acteur clé de la performance globale de l’entreprise moderne.




